« 22 janvier 1840 » [source : BnF, Mss, NAF 16341, f. 82-83], transcr. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7475, page consultée le 03 mai 2026.
22 janvier [1840], mercredi soir, 5 h. ½
J’ai attendu jusqu’à présent, mon adoré, pour t’écrire tout d’une haleine
combien je t’aime, comment je t’aime et combien tu es la vie de ma vie et l’âme
de mon âme. Je te remercie à genoux, mon Toto, de la
preuve de confiance que tu m’as donnéea, je n’en suis pas
indigne vab, et tu sais que
depuis sept ans j’avais accepté le secret et la parole donnée ? Mais après cette nouvelle démarche1 je ne pouvais plusle supporter et tu ne devais plus me rien lâcher. Tu l’as
bien compris, mon généreux Toto, et je t’en remercie du fond de l’âme.
Ta confidence m’engage plus que le secret et je te promets de ne jamais en
abuser. Aime-moi mon bien-aimé car je t’aime bien plus que tout ce que tu peux
imaginer et souhaiter. Je baise tes chers petits pieds. Si je ne craignais pas
de faire un jeu de mots ridicule je te dirai que j’ai payé le bottier tantôt : c’était bien ce que nous avions
compté : 86 F., j’en ai le reçu dans mon tiroir. Je vais écrire tout à l’heure
à Mme Lanvin pour l’avertir que je l’attends sans faute samedi dans la matinée. J’écrirai aussi à Mlle Hureau
et à ma fille, ces deux dernières lettres me pèsent sur la conscience et
m’ennuient plus que je ne puis dire, c’est beaucoup. Après dîner, je copierai
tes adorables petits gribouillis, je commence déjà à tirer la langue car il me
semble que je touche bientôt à la fin de mon petit album. Je ne vois rien venir
pour le remplacer, je voudrais avoir un grenier
d’abondance de toutes tes admirables poésies ; et dans tes poésies, je
comprends tout : vers et prose, tout depuis le pâté
jusqu’à la barre, depuis pater jusqu’à amen. Tout est de la poésie depuis tes chers petits
pieds jusqu’à tes beaux cheveux, tout est poésie. Mon Dieu que je voudrais savoir écrire et que je comprends bien le désespoir de
RICHI quand je sens le besoin de traduire par des mots les admirations
passionnées qui m’emplissent le cœur. Je donnerais jusqu’à la dernière gouttec de mon sang pour un peu
d’esprit. En attendant je te donne tout mon moi en
bloc, corps et âme. Fais-en ce que tu voudras, je ne me réserve rien que le
droit de t’adorer.
Tu sais, mon cher petit homme, que voici deux déjeuners auxquels je n’ai pas pris part ? Je te prie donc de les considérer comme
non avenus et de me les rendre dans le plus bref délai car j’ai un furieux appétit mélangé d’une soif ardente que vous
seul pouvez étancher. Venez donc très tôt et taillez au plus vite nos culottes. J’en suis très pressée. Baise-moi, je t’aime.
Juliette
1 Victor Hugo a souscrit une police d’assurance sur la vie.
a « donné ».
b « vas ».
c « goute ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent sur les bords du Rhin.
- JanvierHugo devient président de la Société des Gens de Lettres.
- MaiLes Rayons et les ombres.
- Mai-aoûtVillégiature à Saint-Prix.
- 11 juinSa sœur Renée épouse Louis Koch (né en 1801).
- 29 août-1er novembreVoyage sur les bords du Rhin et dans la vallée du Neckar.
